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La Conférence

Au bout du fleuve gelé…

Le conférencier

Patrice Crama
G
uide accompagnateur Allibert (agence spécialiste des voyages à pied depuis 1975).

Photos © Patrice Crama

Janvier 2004


A visiter

• Stand Allibert
• Hall Voyage - Activité - Hébergement

   

Au bout du fleuve gelé…

Au coeur de l’hiver himalayen, la neige bloque tous les cols donnant accès à la vallée du Zanskar. Les habitants sont alors pour 6 mois coupés du monde. Vraiment coupés du monde ? Pas complètement, car il existe un passage... Récit d’un voyage sur la glace éphémère d’un fleuve qui se fraye un chemin, à plus de 3500 mètres d’altitude, sur 100 Km de gorges aux parois imposantes. Au bout de ces gorges, isolée du monde, est une vallée perdue où vit un petit peuple de montagnards bouddhistes oublié des hommes.

En ce début d’année 2000, je m’envole pour Leh, au Ladakh, d’où j’ai l’intention de gagner le Zanskar. Je veux aller y surprendre mon vieil ami Yangjôr, dans sa maison figée sous la neige du long hiver himalayen.

Petit royaume bouddhiste, à la frontière du ciel, le Zanskar occupe une situation peu commune : haute vallée encaissée dans des à pics vertigineux, son accès est défendu par une série de cols extrêmement élevés, compris entre 4 700 et 5100 mètres d’altitude, que l’on franchit à pied, en été, par des sentes abruptes. Mais l’hiver, la neige barrant tous les cols, les habitants y sont bloqués pour de longs mois. Il reste alors un seul moyen pour accéder au Zanskar, ou en sortir : au mois de février, lorsque la température descend sous moins 35°, la surface du fleuve gèle pour quelques semaines au fond de l’immense canyon qui draine les eaux impétueuses des vallées supérieures. Les Zanskarpas ont baptisé ce chemin de gel : "Tchadar", le fleuve gelé.

Leh à 3600 m d’altitude, sur les bords de l’Indus, est la porte d’entrée du Ladakh, dans l’état du Cachemire indien. En été les touristes y sont nombreux, attirés par la visite des lamaseries, ou encore venus explorer en trekking les hautes vallées alentour. En cette fin janvier, la température est glaciale, et la ville a retrouvé sa tranquillité. Avec le froid, le bazar attire quelques zanskarpas audacieux, descendus par le fleuve faire un peu de commerce et tromper la solitude de l’hiver.

C’est en compagnie de deux d’entre eux que je m’apprête à remonter les 100 Km de gorge sur les eaux solidifiées par le gel. Je revêts la lourde "Conche" (tunique de laine épaisse) tibétaine qui me bat les chevilles, meilleure garantie contre le froid, le vent, la poussière, les chutes sur la glace... Et en route ! Un bus nous conduit à la jonction de l’Indus et du Zanskar, qu’une piste vertigineuse remonte en rive gauche jusqu’à Chilling, dernier village avant les gorges.

De là, il faudra de 5 à 10 jours, en progressant sur le fleuve, pour rejoindre la haute vallée du Zanskar. La glace, d’aspect et de consistance très changeantes, occupe par place toute la largeur du lit, ou forme seulement deux étroites bordures sur lesquelles on progresse. L’eau, étonnamment claire, provient de sources, parfois chaudes nées, dans les entrailles des rochers. Il fait bien trop froid pour qu’elle naisse de la fonte des glaciers, et le niveau des eaux du fleuve est inférieur de 5 à 10 mètres à celui de l’été.

Quant au dédale de parois démesurées qui nous surplombent, le tchadar s’y est creusé un sillon au lit étonnamment horizontal, autorisant ainsi la progression sur la glace plane ! Nous y croisons des villageois qui, profitant du gel, descendent à Leh s’approvisionner en jeunes pousses de saules qu’ils planteront près de leur maison au printemps suivant.

Nous faisons halte pour déjeuner, sur un banc de sable gris dégagé par la baisse du niveau des eaux. L’eau est puisée dans la rivière où une infinité de petits icebergs en formation, gonflés d’eau glissent dans le courant, formant comme un lichen à la surface. Puis, la progression reprend. Les parois se dressent toujours plus haut, se perdent dans le ciel blanc.

La nuit, des grottes nous abritent. Il faut s’activer,  ne pas sentir le froid. Le feu est entretenu avec soin, les soirées passées à boire du thé salé, briser le bois, discuter, touiller la « tsampa » (bouillie à base d’orge et de thé beurré salé) dans nos bols. Bientôt enroulés dans nos couvertures, serrés les uns contre les autres, le sommeil nous gagne.

Au matin, il nous faut partir vite, profiter du regain de froid qui rend la glace plus sûre. Un tapis de neige recouvre maintenant la surface. Les parois sont plâtrées et la glace a perdu ses teintes marbrées. Dans le silence, bruits de la glace qui crisse, craque, résonne et se brise. Bruit de l’eau, clair, ou sourd sous la glace, en geyser qui bouillonne, glougloute.

5 jours et 4 nuits ont passé sur le fleuve. Changement de monde : les parois s’écartent, une grande lumière inonde l’espace. Au sortir des gorges, voici une plaine infinie sous la neige, ceinte d’un bouclier de sommets de plus de 6000 mètres. C’est la plaine de Padum, capitale du Zanskar, au confluent des rivières Doda et Tsarap. Accessible l’été en camion depuis Kargil par le Pensi La (col à 4400m), elle est totalement isolée l’hiver. Sur ses bords, d’importants villages et monastères. C’est l’un d’entre eux qui m’héberge et me réconforte le temps d’une nuit, avant mon départ en solitaire pour le village et la maison de Yangjôr.

Dans la haute vallée de la Tsarap où je me rends, l’isolement est total : villages étagés à près de 4000 mètres d’altitude, versants vertigineux, neige, vent glacial. Depuis Padum, on y accède par des sentes abruptes et glacées, empreintées par de rares pèlerins se rendant dans une lamaserie isolée sur quelque à pic. A l’intérieur des maisons, les villageois se terrent dans les pièces d’hiver, maigrement chauffées à la bouse de yak : préparation des repas, petits travaux, couture, éducation des enfants, prières, visites aux voisins rythment le temps qui passe. On boit beaucoup, et souvent, du thé beurré salé, du tchang. La vie s’écoule, en famille, dans une paix palpable.

Sous le même toit que les hommes vivent les bêtes, principale richesse avec les quelques champs d’orge en été. Dans la pénombre des pièces basses, un yak puissant, quelques « dzos » pour la viande et le lait, des moutons pour la laine des épaisses “conche” et celle des couvertures. Et puis un ou deux de ces petits poneys zanskaris, si robustes et agiles, à la toison épaisse. Chaque jour, il faut les nourrir, les mener boire au torrent gelé, les rentrer avant la nuit et le froid. Car dehors il y a des loups, qui rôdent près des villages.

Trois longues étapes jusqu’à Kuru. Le poids du sac, l’épuisement, la trace étroite qui monte et qui descend et qui glisse sur des pentes abruptes. Enfin le village de Yangjor ! Quelle joie ce soir dans la maison : à grand renfort de chang et de thé beurré, nous fêtons nos retrouvailles jusque tard dans la nuit.

   

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